Revue de presse | Professionnels... et pauvres

 

Après avoir été repêchés, les espoirs du baseball majeur sont souvent réduits pendant des années à dormir sur des matelas gonflables dans des appartements surchargés, à manger ce qui leur tombe sous la main et à courir les séances d’autographes pour boucler leurs fins de mois.

UN DOSSIER DE JEAN-FRANÇOIS CODÈRE

LA PAUVRETÉ RENDUE LÉGALE

François Lafrenière se souvient encore d’une semaine, en 2013, où le receveur étoile des Braves d’Atlanta, Brian McCann, a dû revenir au niveau A pour se remettre d’une blessure. Facile, c’est la semaine pendant laquelle il a pu manger sans compter.

Lafrenière était alors un lanceur des Braves de Rome, filiale A du réseau des Braves. Pendant une semaine, McCann a commandé deux repas chaque jour – un pour le terrain et un pour rapporter à la maison – pour chacun de ses coéquipiers. « Des steaks d’Outback Steakhouse, du homard de Red Lobster… », se remémore le Québécois.

Le festin était plus que bienvenu au cœur d’une saison où le lanceur estime avoir mangé « au-delà de 300 sandwichs au beurre de pinotte et confiture » dans le vestiaire, en début d’après-midi, après s’être levé le plus tard possible pour économiser sur le déjeuner.

« Les gars qui sont passés à travers savaient à quel point c’est dur et quand ils avaient la chance de s’occuper de nous, ils le faisaient », explique M. Lafrenière.

INSCRIT DANS LA LOI

Quelque part parmi 1966 pages de charabia budgétaire américain et 262 autres pages de charabia budgétaire américain adoptées d’un seul coup, à la fin du mois de mars, se cache un petit paragraphe lourd de sens pour les joueurs de baseball du réseau professionnel mineur.

En quelques mots, les élus fédéraux américains ont consacré le droit des équipes mineures des niveaux AAA, AA, A et compagnie de payer leurs joueurs moins que le salaire minimum.

Théoriquement, la loi, baptisée Save America’s Pastime Act, force leurs employeurs à ne pas les payer moins que l’équivalent d’une semaine de 40 heures au salaire minimum. Ce salaire minimum fédéral étant fixé à 7,25 $ l’heure, un joueur ne peut être payé moins de 1160 $ par mois.

En réalité, elle permet aux équipes d’oublier le fait que leurs joueurs passent beaucoup plus que 40 heures par semaine au travail.

Pour ces jeunes joueurs, l’adoption de cette loi pouvait ironiquement prendre la forme d’une bonne nouvelle à très court terme. En effet, ils étaient jusque-là condamnés à faire encore moins : 1100 $. À plus long terme, ils ont surtout compris que l’on ne souhaitait absolument pas leur procurer un salaire qui correspondrait à leur réalité.

JEUNES ET SANS POUVOIR

La vie de joueur de baseball des ligues mineures, François Lafrenière l’a vécue pendant un peu plus de quatre saisons, jusqu’à ce qu’il accroche ses crampons en 2014, alors qu’il jouait au niveau A. Il peut parler très longtemps des difficultés financières que ses coéquipiers et lui ont dû traverser.

« Quand tu es jeune et que tu grandis là-dedans, tu ne réalises pas nécessairement ce côté-là. Mais quand ça fait quelques années que tu es dans le système, tu réalises que ça n’a pas vraiment de bon sens, surtout quand tu compares aux autres sports. »

Manger trois fois par jour, surtout un repas digne d’un athlète, se loger convenablement, voire se déplacer sont des défis quotidiens pour les joueurs de baseball professionnels des ligues mineures.

« Les joueurs habitent en appartement ou en pension », explique François Lafrenière, qui a eu la chance de vivre en pension. « Quand tu arrives, l’équipe te dirige vers des endroits où tu peux rester. On s’entend que ce n’est pas dans des communautés avec une guérite en avant. »

« Bien souvent, les gars habitaient à quatre dans un quatre et demie à 600 $ par mois, en couchant sur des matelas soufflés. » — François Lafrenière

« Les gars qui étaient en appartement, tu les voyais, ils restaient tard au parc et ils arrivaient tôt, parce qu’il n’y avait pas grand-chose à faire à l’appartement. »

La situation du logement se complique aussi quand on tient compte des nombreux mouvements de personnel propres aux ligues mineures de baseball.

« Tu es dans un appartement à quatre, il y en a un qui est congédié, un qui monte de niveau, soudainement tu te ramasses à deux et tu espères très fort que le remplaçant veuille venir avec toi, raconte François Lafrenière. Et il faut partager les factures comme l’électricité à travers tout ça, ça peut devenir très compliqué. »

Même la sécurité peut devenir un enjeu.

« Les équipes pour lesquelles j’ai joué étaient dans de petites villes en Virginie ou en Géorgie, raconte M. Lafrenière. Ce n’est pas Brossard, disons. Il y a des gars qui s’étaient fait cambrioler.

« À un moment donné, ce n’est pas compliqué. Quand tu vois quatre gars de 6 pi 5 po qui habitent ensemble et qui ont l’air de jouer au baseball, tu as juste à regarder le calendrier pour savoir quand ils vont être à l’extérieur pendant sept jours. J’ai un coéquipier qui laissait sa télévision dans le vestiaire de l’équipe quand on partait sur la route, pour ne pas se la faire voler. »

PRIMES D’ENGAGEMENT

M. Lafrenière, qui joue actuellement avec les Pirates de Saint-Jean-sur-Richelieu, dans la Ligue de baseball majeur du Québec, a été sélectionné trois fois au repêchage du baseball majeur : au 34e tour en 2008 (Giants), au 43e en 2009 (Phillies) et au 47e en 2010 (Braves). Après le repêchage, joueur et équipe disposent de quelques semaines pour en venir à une entente, sans quoi les joueurs redeviennent admissibles pour la saison suivante. Les Giants et les Phillies n’ont pas offert de contrat à M. Lafrenière.

Les Braves, eux, l’ont fait et lui ont consenti une prime d’engagement 25 000 $US. Après avoir payé l’impôt et d’autres frais, M. Lafrenière se souvient que c’est d’environ 18 000 $US que son compte s’était enrichi.

Le montant de ces primes varie beaucoup. Le Québécois Abraham Toro, qui évolue à Buies Creek, en Caroline du Nord, pour l’équipe de niveau A fort de l’organisation des Astros de Houston, a eu plus de chance. Sélectionné en cinquième ronde, il a obtenu une prime d’engagement de 250 000 $US, qui a été amputée d’environ 80 000 $US par diverses retenues.

Cette prime lui permet de ne pas trop s’inquiéter de ses finances à l’heure actuelle, mais il sait néanmoins que c’est un problème pour plusieurs de ses coéquipiers.

« C’est quand même un sujet dont on parle, parce qu’on voit que les gars qui ont moins d’argent ont de la misère. » — Abraham Toro

« On en voit souvent qui ne mangent pas très bien. Surtout les Latins, qui doivent en plus envoyer de l’argent à leur famille. »

PAS DE POUVOIR

L’une des grandes récriminations des joueurs est que les contrats imposés par le baseball majeur aux joueurs repêchés sont de sept ans. Pendant ces sept années, ils ne disposent d’absolument aucun pouvoir de négociation. Le contrat prévoit même qu’ils doivent obtenir l’autorisation du commissaire du baseball majeur pour prendre leur retraite. Les équipes, elles, peuvent mettre fin au contrat en tout temps.

Officiellement, le baseball majeur n’encadre que le salaire de la première saison, en imposant un maximum de 1100 $ par mois, que la nouvelle loi adoptée par Washington portera à 1160 $. « Après, c’est ouvert à la négociation », dit une courte explication des règles présentées sur le site de MiLB, le réseau des ligues mineures affiliées au baseball majeur.

« Ce n’est pas vrai, argue l’avocat Garrett Broshuis, architecte d’une action collective intentée par d’anciens joueurs des ligues mineures. Chaque équipe a son échelle salariale qui est presque identique. C’est à prendre ou à laisser. Je ne pense pas que personne ait jamais réussi à négocier davantage. »

M. Lafrenière se souvient d’avoir eu quelques discussions sur le sujet avec ses coéquipiers.

« On se disait que si l’équipe des majeures prenait juste 1 million de leur masse salariale de plus de 100 millions pour nous, on vivrait tous confortablement. »

LE DÉFI DE SE NOURRIR

Alors qu’on s’attendrait à ce qu’une équipe professionnelle qui tente de former de jeunes athlètes leur donne les moyens de soigner leur alimentation, c’est tout le contraire qui se produit, racontent ceux qui sont passés par là. Même ceux qui, comme Abraham Toro, font figure de privilégiés… à l’échelle tordue du baseball mineur.

Au niveau A fort, le joueur de troisième but québécois de 21 ans reçoit environ 530 $ toutes les deux semaines, après déductions. Il habite avec trois coéquipiers dans un appartement de trois chambres, ce qui signifie que l’un d’eux doit se contenter du salon. Ils se partagent un loyer de 1000 $ par mois, en plus des factures d’électricité, d’eau et d’internet. Il a un téléphone cellulaire, mais il ne paie un forfait que lorsqu’il est à Montréal parce qu’il estime ne pas en avoir besoin pendant sa saison.

Il n’a rien reçu de l’organisation des Astros pendant ses camps d’entraînement. Il avait toutefois droit à trois repas par jour et son hébergement était payé.

C’est un peu plus complexe durant la saison. À la maison, l’équipe lui fournit des repas avant et après les matchs disputés en soirée. Le déjeuner et le dîner sont à ses frais.

Quand son équipe se déplace à l’extérieur, on lui remet une indemnité quotidienne de 20 $.

« Parfois l’autre équipe fournit de la nourriture après le match, mais ça dépend d’eux. » — Abraham Toro, joueur québécois qui évolue avec l’une des filiales des Astros de Houston

Si ce n’est pas le cas, les 20 $ doivent théoriquement servir à payer trois repas à un athlète de 21 ans qui mesure 6 pi 1 po et pèse 190 lb.

« Tu es obligé de manger du fast-food, tu ne peux pas acheter grand-chose avec ça », constate-t-il.

DU RIZ, ENCORE DU RIZ

François Lafrenière a vécu un peu la même chose au début de la décennie. Comme les camps d’entraînement ne sont pas payés, sa prime de rendement devait aussi couvrir cette période. Les Braves ne lui versaient alors qu’une indemnité quotidienne de 25 $ par jour, de laquelle étaient soustraits 9 $ pour les « frais de vestiaire », qui incluaient notamment le lavage, le déjeuner et le dîner.

« Il restait donc 16 $ par jour pour les autres dépenses, dont le souper. Quand tu mesures 6 pi 5 po et pèse 225 lb… et qu’en plus tu essaies de bien t’alimenter… J’en ai mangé, du riz. »

En fait, même aller faire l’épicerie pouvait représenter un problème, car la plupart des joueurs n’avaient pas les moyens de se payer une voiture.

« Tu te colles sur les gars qui ont des autos », a appris M. Lafrenière.

Ce dernier se souvient qu’à sa première saison, dans la Ligue des recrues, il était hébergé à l’hôtel, dans une chambre sans cuisinette. Le déjeuner d’hôtel était inclus et l’équipe fournissait le dîner au terrain.

« Les gars restaient jusqu’à la fin du dîner pour rapporter les restes à l’hôtel. Si on voulait économiser, on mangeait la même chose midi et soir. » — François Lafrenière

ÉTIRER SES ÉCONOMIES

Bien sûr, un joueur comme Abraham Toro peut puiser dans sa prime pour arrondir ses fins de mois et se permettre de manger convenablement. Il doit quand même prévoir être en mesure de faire durer cette prime pendant les sept années de son contrat.

François Lafrenière, lui, n’avait pas le luxe de piger dans ses réserves durant la saison, car celles-ci devaient lui servir à traverser les longs mois d’entre-saison.

« J’ai réussi à étirer mon bonus sur trois ans. Je ne vivais que de mon salaire quand j’étais là-bas et l’hiver, j’essayais de vivre avec 5000 $ ou 6000 $. Après trois ans, l’hiver, j’ai commencé à travailler comme vendeur de souliers chez Reebok. Comme un étudiant de cégep, sauf que moi, j’étais un joueur de baseball professionnel. Les trois quarts des joueurs travaillaient l’hiver. Il y en a qui avaient des familles, des enfants, ils n’avaient pas le choix ! »

Durant la saison, il avait parfois l’occasion d’encaisser quelques dollars supplémentaires en se présentant à des événements promotionnels, pour signer des objets.

« La plupart des gars se battent pour y aller [aux événements promotionnels], parce que chaque 10 $ est important. » — François Lafrenière

Malgré tout, François Lafrenière admet que cette époque lui manque.

« Je dis tout ça et je le referais demain matin. C’est du baseball professionnel, ça sent les hot-dogs, il y a du beau gazon, quelques milliers de personnes dans les estrades…

« À 28 ans, je ne serais pas là, mais si je devais revenir en arrière, j’y serais. Les moments durs, aussitôt que j’arrivais au parc à 13-14 h, jusqu’à ce que je retourne chez moi le soir, je n’y pensais pas. »

CLAQUE AU VISAGE

Pour de nombreux observateurs, l’adoption ce printemps du Save America’s Pastime Act vise essentiellement à contrecarrer une action collective intentée par quelques anciens joueurs des ligues mineures représentés par un avocat de St. Louis, Garrett Broshuis, qui a lui-même lancé pendant six saisons dans le réseau de filiales des Giants de San Francisco.

« J’ai vu de mes yeux tous les problèmes que les gars avaient », dit M. Broshuis.

« J’ai vu des gars sauter le déjeuner et le dîner pour épargner de l’argent. Ce sont des athlètes professionnels, ils ne devraient pas avoir à faire ça. » — Garrett Broshuis, avocat et ancien joueur professionnel

La loi « est une claque au visage de tous les joueurs des ligues mineures un peu partout », estime M. Broshuis.

L’action collective intentée par M. Broshuis se penche sur le fait que les joueurs de baseball mineur travaillent beaucoup plus que 40 heures par semaine. Le programme d’une journée de match s’étend généralement sur environ huit heures, échauffement et période d’étirements d’après-match inclus, et les joueurs participent à six ou sept matchs par semaine. À cela s’ajoutent les longs déplacements en autocar. Ils ne bénéficient généralement que d’une ou deux journées complètes de congé par mois.

Un autre effet pervers de la loi est de consacrer le droit des équipes de ne payer les joueurs que pendant la durée de la saison, soit à peine trois mois dans certains cas. Le camp d’entraînement, le camp d’entraînement « étendu » et les ligues automnales de perfectionnement ne font l’objet d’à peu près aucune rémunération, sinon une très maigre indemnité quotidienne.

« Ce n’est n’est pas suffisant pour leur permettre de payer leur téléphone, leur loyer et les comptes, leur auto ou leur prêt étudiant. » — Garrett Broshuis

Certains joueurs peuvent donc terminer une année avec moins de 4000 $ de revenus liés au baseball. Ils ne reçoivent pas le moindre sou durant la saison morte, même s’ils sont généralement tenus de maintenir une bonne forme physique et de suivre un programme d’entraînement dicté par l’équipe.

Comme l’action menée par M. Broshuis s’appuie aussi sur certaines lois des États, et non seulement sur la loi fédérale, elle se poursuivra, a indiqué l’avocat à La Presse. La demande d’autorisation d’une action collective, autorisée en partie en première instance, est en processus d’appel, et une audience est prévue le 13 juin prochain. On n’a pas encore pu débattre du fond.

Le hockey et le basketball plus généreux

Les comparaisons entre le baseball et les autres sports majeurs nord-américains ne sont pas favorables au premier. Au hockey, les joueurs de la Ligue américaine étaient assurés d’un salaire de 46 000 $US la saison dernière, avec une indemnité quotidienne de 74 $ lors des matchs à l’étranger.

Ceux du niveau inférieur, l’ECHL, recevaient un minimum garanti de 460 $US par semaine, avec une indemnité quotidienne de 42 $US à l’étranger. Les joueurs de ces deux ligues sont syndiqués.

Au basketball, la NBA a récemment annoncé que les joueurs de sa G League toucheraient 7000 $US par mois pendant les cinq mois de la saison, l’an prochain. Les joueurs y sont aussi hébergés gratuitement durant la saison.

Source: Un dossier de Jean-François Codère, La Presse+